12 décembre 1917. La gare de Modane, dans la haute vallée de la Maurienne, est le théâtre d'une activité intense. Des trains vont et viennent du front italien où depuis bientôt deux mois, un corps expéditionnaire franco anglais de 120 000 hommes a été dépêché en renfort, suite à la défaite italienne de Caporetto. Mais Noël approche et le général Fayolle a accordé des permissions à certains de ses poilus.
C’est par voie ferrée que le transport doit s’effectuer. Le premier train est parti le 30 novembre de Vincence. Les jours qui suivent, 11 trains de 600 hommes descendent sans incident la Maurienne. Les autorités militaires prennent alors la décision de porter la capacité des trains à 1 200 hommes. Le 13ème convoi est annoncé le 12 décembre et se compose de 17 voitures. Dans la vallée du Pô, il a fallu scinder le « 612 » en deux pour gravir les dures rampes qui séparent les gares de Bussoleno en Italie et Modane en France. La première partie du convoi est arrivée à 19h30, la seconde à 21h15. A présent, la rame est recomposée et les soldats fourbus rongent leur frein, en attendent le départ, d’autant que le train est déjà très attardé. Il cumule déjà 5 heures de retard. Le convoi n'est pas prioritaire, il est assimilé selon la nomenclature du PLM à un train de marchandises. Il doit donc céder la priorité à plusieurs rapides. La rame dispose d’un freinage pneumatique, mais il n’agit que sur les trois premiers véhicules. Pour le reste, le ralentissement est assuré par des gardes frein, manipulant un frein à vis tous les quatre véhicules, soit 5 au total. Le chef de service déclarera plus tard qu’il considérait cette méthode comme la plus sûre. Le tout forme un ensemble hétéroclite, mêlant matériel à boggies et à essieux, des voitures italiennes des FS et un fourgon français de la Compagnie du Nord, tracté par une machine PLM de type 230.
Le froid piquant n’incite guère les poilus à quitter le confort tout relatif du train. Une grande partie des soldats reste dans les voitures en bois, massée autour des poêles à bois qui distillent une chaleur roborative. Ici on somnole, là on chante, ailleurs encore on évoque les retrouvailles prochaines avec la famille ou cette petite amie qui manque tant. Pourtant, quelques courageux se risquent à l’extérieur pour se rendre en ville. Certains d’entre eux rateront le train, peut être retardés par la compagnie d’une bonne bouteille de vin. Dans le même temps, une poignée d’officiers déserte la rame pour emprunter un rapide régulier, plus rapide et surtout prioritaire !
Enfin, à 22h47, le train s’arrache enfin à la gare de Modane pour entamer la longue descente vers Saint Michel de Maurienne. Les soldats jubilent. La longue attente laisse place à la satisfaction de reprendre la route. Les rires, les chants se communiquent de voiture en voiture. On rit de revoir des êtres chers, on rit de bientôt faire bonne chère, on rit enfin pour conjurer l’horreur de la guerre que l’on quitte pour un bref moment.
Tandis que le train s’enfonce de plus en plus dans la nuit, quelques soldats plus attentifs que leurs camarades s’interrogent. « Ne roule-t-on pas un peu trop vite ? » En vérité, le mécanicien Girard peine à « tenir » les 536 tonnes de son train. Si le tunnel des Epines Blanches est franchi à 9 km/h, mille mètres plus loin, la rame roule déjà à 49 km/h alors que sa vitesse réglementaire ne doit pas excéder 25. Le convoi est déjà incontrôlable, alors que la pente est modérée et qu’elle doit s’accentuer fortement dans les kilomètres à venir ! Entre Modane (1040 m d’altitude) et Saint Michel de Maurienne (710 m), la pente moyenne est de vingt deux pour mille durant sept kilomètres. La rame est trop lourde et en dépit des coups de sifflets répétés qui appellent les garde frein à serrer, le 612 ne cesse de prendre de la vitesse. Rien ne peut plus arrêter le train fou. Il traverse en trombe La Praz, à 92 km/h devant les yeux médusés du chef de gare. Conscient du danger, il saisit son téléphone pour faire retarder le départ d’un convoi de soldats anglais qui doit quitter incessamment Saint Michel de Maurienne. La dernière vitesse enregistrée par l’appareil Flamand du 612 est de 102 km/h dans la vallée de la Brechette.
Dans la gorge des soldats, les rires et les chants se sont tus. C’est à présent une sourde inquiétude qui serre le cœur des poilus. Chacun regarde l’autre, espérant du réconfort, un signe rassurant. Puis, naissent de ci de là des cris de peur. Les voitures tanguent à chaque virage, menaçant à tout moment de se renverser. C’est du reste ce que font les bagages, qui tombent des filets sur les malheureux soldats. « Survivre aux boches et crever dans un accident de train, ce serait vraiment stupide ! » La panique est si forte que quelques hommes ouvrent une portière et sautent du train en marche, se fracassant au sol. Comme une bête qui agonise, le convoi est secoué de soubresauts de plus en plus forts. Jamais l’expression train d’enfer n’a été si à propos. On attendait le Père Noël, mais c’est la Grande Faucheuse qui s’est invitée dans le 612.
A quelques encablures de Saint Michel, au lieu dit La Saussaz, alors que le train circule à environ 120-130 km/h, une voiture déraille, communiquant au reste du convoi sa chute inexorable. L’attelage se rompt et le convoi s’écrase contre le mur de soutènement d’une tranchée, tandis que la locomotive et le fourgon de tête, partiellement déraillés poursuivent leur course hystérique pour enfin s’arrêter en amont de la gare. Girard, absorbé par sa lutte avec le frein n’a pas vu que la majeure partie du train n’est plus là. Réalisant la situation, il part en courant vers le lieu du sinistre, accompagné de quelques soldats écossais qui attendaient un train en partance.
A la Saussaz, c’est l’enfer. Les voitures sont renversées, broyées dans une étroite tranchée au point kilométrique 222. De nombreux soldats sont morts dans le choc : écrasés dans le chaos des débris, tués par les mortelles échardes de bois… mais ceux qui ont survécu au déraillement ne sont pas hors de danger pour autant. Girard et les secours arrivent sur place. Leur action est limitée, faute de matériel et en raison du lieu de l’accident : la tranchée encaissée ne facilite par leur sauvetage, les cris des blessés déchirent les tympans. Las ! Les poêles renversés sur lesquels tant d’hommes se sont brûlés lors du choc, crachent leurs braises au sol. Une à une, les voitures en bois s’embrasent. Moins de trente minutes après le drame, un incendie se révèle. Les secours doivent battre en retraite devant la vigueur des flammes. Beaucoup de soldats coincés dans les décombres vont mourir, asphyxiés ou brûlés vifs. D’autres vont se couper la main ou la cheville pour se dégager et échapper au feu qui galope. Tous ces malheureux sont montés dans un train qu’ils pensaient à destination de Saint Michel de Maurienne, mais c’est bien en enfer qu’ils ont aboutis. Le 13, à 0h30, tout est consumé. L’hôpital et une usine de pâtes sont réquisitionnés pour soigner les blessés et entreposer les cadavres.
Comme un linceul que l’on jette sur une dépouille, la censure militaire va s’abattre sur la catastrophe, qui n’aura droit qu’à quelques lignes, pour la plupart dans des journaux locaux. Au niveau national, seul le Figaro évoque, en quelques mots le drame. La Grande Muette ne tient pas à ce que la nouvelle soit connue de tous. Un procès est organisé, mais les six inculpés, des cheminots de Chambéry et Modane sont acquittés. La catastrophe restera dans l’ombre presque 50 ans ; il faut attendre 1972 pour qu’un article relate cette tragédie, dans une revue d’histoire.
Le bilan de ce qui reste la plus grande catastrophe ferroviaire en France demeure très imprécis. Au départ de Bassano del Grappa, le « Verdun italien », aucune liste des voyageurs n’a été établie. Puis, à Milan notamment, des soldats du sud ont quitté le train. Enfin, en raison des mouvements de soldats en gare de Modane, certains quittant le train pour monter dans le rapide, d’autres s’invitant dans le 612, il est impossible de connaître le nombre exact de poilus à bord du train maudit. De plus, la censure a fait que des chiffres très divers et souvent farfelus ont circulé. On a parlé de 800 morts, alors que le jugement du tribunal de Saint Jean de Maurienne arrêtait le chiffre contestable de 425 décès.
Des décombres fumants, on retirera plus de 400 corps dont seuls 148 seront identifiés formellement. Par ailleurs, 37 corps seront découverts le long des voies, éjectés par les mouvements du train ou ayant sauté volontairement. Seuls 135 voyageurs sont encore vivants au lendemain du drame. Compte tenu des hommes décédés plus tard des blessures contractées dans l’accident, on estime à près de 675 morts le bilan final.
Les soldats identifiés auront droit à une tombe individuelle, les autres finiront dans deux fosses communes à St Jean. En 1962, ces restes seront transférés au mémorial de Villeurbanne-La Doua.
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