Prologue
Californie, 22 novembre 1963. L'écrivain Richard Matheson joue au golf avec le scénariste Jerry Sohl. La radio annonce la mort de Kennedy, assassiné dans les circonstances que l'on sait. Abasourdis, les deux hommes décident de rentrer. La route est déserte. A proximité de Grimes Canyon, un poids lourd, surgi de nulle part, rattrape leur voiture et la suit à très faible distance. Inquiet, Matheson accélère, mais le camion roule sans cesse plus vite. Matheson déclarera plus tard "nous criions par les fenêtres avec fureur autant à propos de l'assassinat [de Kennedy] que pour sa tentative de nous tuer." Rien n'y fait. Après quelques kilomètres, la route s'élargit et à l'instar de Mann au "Chuck's Café", la voiture parvient à s'échapper en se rangeant sur le côté de la route. Le camion se perd aussitôt dans l'immensité du désert.
Marqué par l'événement, l'auteur en tire une nouvelle, publiée quelques années plus tard dans le magazine de charme Playboy. Un homme pris en chasse dans le désert par un camion citerne, s'engage dans une lutte à mort. Au début des années 70, Steven Spielberg en décline un téléfilm.
Le tournage
Spielberg doit réaliser le métrage avec des moyens limités, car il est encore aux portes de la notoriété, et n'a guère réalisé, jusque là, qu'un épisode de Columbo (le livre témoin) et quelques vétilles. Mais venons en au camion, principale vedette.
On l'ignore trop souvent, mais ce sont bien trois ensembles semi-remorques qui ont été préparés. Avant le tournage, Spielberg choisit un camion dans un lot de véhicules des studios Universal. Le réalisateur trouve que le long nez, et les feux semblables à des yeux, font comme un visage, rendant le poids lourd expressif. Il s'agit d'un Peterbilt 281 (donc de silhouette 4x2) de 1955 (ou 1957 selon une autre source qui semble plus fiable) auquel on a ajouté un essieu "traînard" qui lui donne un air de 351 (6x4). L'histoire ne dit pas quand fut effectuée cette transformation. Et quand a t-on a fixé des rails de chemin de fer sur le pare choc avant ? Nanti d'un moteur de 270 ch (245 selon certaines sources), il ne devait pas être très vaillant et l'équipe a du rivaliser d'idées pour suggérer l'impression de vitesse à l'écran. Comme on ne peut pas filmer le conducteur, en raison des reflets du parebrise, le réalisateur décide de ne pas le montrer, suggérant que le véritable tueur est le camion. Ce qui est visible est moins effrayant que ce qui est caché et trop de réalisateurs actuels l'ignorent ! C'est le cascadeur et acteur Carey Loftin qui est au volant du "Pete".
Mais rapidement, le moteur Caterpillar du 281 donne des signes de faiblesse. En catastrophe, on trouve un 281 de 1960, motorisé par Cummins, que l'on grime afin qu'il ressemble au premier camion. Il joue en quelque sorte le rôle de doublure. A-t-il été utilisé dans le film ? Le débat n'est pas tranché, personne n'a pu démontrer qu'il le fut. Une autre question demeure. Si le but était de remplacer l'autre camion en cas de panne de moteur, pourquoi acheter un ensemble semi-remorque et pas juste un tracteur ?
Le succès du téléfilm fut tel que l'on décida de le sortir en salles de cinéma. Mais il était trop court. Spielberg tourne donc des scènes additionnelles en 1973 (l'introduction dans le garage, la séquence du passage à niveau, celle du bus, notamment). Pour ce faire, un troisième camion est utilisé : un 351 de 1964. Une observation attentive permet de relever les différences entre ces camions. Par exemple, le dernier exemplaire est équipé de bavettes derrière les essieux moteurs que le premier n'a pas et sa semi remorque est d'un modèle plus récent, la couleur du réservoir diffère, etc.
Quelques années plus tard, quelques scènes du film, notamment la cascade finale ont été utilisées dans un épisode de L'incroyable Hulk : never give a trucker an even break. Spielberg n'était pas d'accord, mais n'avait aucun moyen de s'y opposer. Des scènes additionnelles sont tournées spécifiquement pour le téléfilm avec un 351 au châssis court. Mais on s'éloigne quelque peu du sujet.
Quelques anecdotes :
-Dans la nouvelle, le camion est bien une citerne, cependant il ne s'agit pas d'un ensemble semi remorque comme dans le film, mais d'un porteur remorqueur. Il est rouge et argent, sale et mal peint. Il porte le nom de son propriétaire, Keller, ce qui fait bien entendu penser à killer, tueur en anglais.
-Dans le film, après que le Peterbilt bascule dans l'abîme, sa citerne émet un son évoquant le hurlement d'un animal préhistorique, bruit qui sera réutilisé dans "Le Parc Jurassique" vingt ans plus tard. Or, il ne s'agit pas d'une idée de Spielberg, elle est à mettre au crédit de Matheson. Dans la nouvelle, ce n'est pas le camion qui crie mais Mann comme en témoignent les dernières lignes : "C'était un émoi venu des premiers âges qui l'envahissait : le cri de quelque animal préhistorique au dessus du corps de son ennemi vaincu."
-Le Peterbilt arbore un rétroviseur à l'extrémité du capot. Cet accessoire permettait au conducteur de surveiller la couleur et l'abondance des fumées d'échappement afin de détecter un éventuel dysfonctionnement du moteur. Cela permettait aussi, en l'absence de compte tours, de déterminer quand rétrograder ou passer un rapport.
-Le film présente quelques erreurs de montage. Une des plus notoires, la scène du passage à niveau où les locomotives "passent" à deux reprises devant la voiture de Mann.
-La Plymouth a été peinte en rouge à la demande de Spielberg pour qu'elle soit bien visible à l'écran, mais de ce fait, elle semble étrangère au désert tandis que la couleur bronze du camion qui se fond dans les tons jaunâtre du sable, donne l'idée d'un prédateur qui se camoufle dans son élément pour mieux surprendre sa proie.
Une des scènes additionnelles : le passage à niveau. L'image met en évidence la taille de la Plymouth, presque aussi large que le camion.
Le devenir des camions
Les trois ensembles routiers connurent des fortunes diverses.
Le premier 281 termine sa vie dans la scène final du film où il bascule dans un précipice, victime de la folie de son conducteur. Le lendemain, les débris sont récupérés et la carcasse est revendue à son ancien propriétaire, comme banque de pièces détachées. Il aurait été ferraillé en 1979.
Le second 281, qui avait commencé sa carrière à la Oil Transport Compagny durant 15 ans est retrouvé par un amateur à Aqua Dulce où il végétait depuis quelques temps. Il a été utilisé, avec une peinture neuve, dans une publicité, puis pour le tournage d'un clip de David Lee Roth, She's my machine (avec une semi remorque différente) et enfin dans le film Torque de 2003, où il fait une courte apparition, en clin d’œil à Duel. Le camion est depuis préservé en Caroline du Nord et il a fallu le peindre pour imiter la crasse qui le maculait dans le film.
Quant à lui, le Peterbilt 351 aurait été détruit en tombant de la même falaise que le 281, durant le tournage d'un film en 1975. Mais le fait que les sources évoquant cet opus ne citent jamais son titre laisse planer le doute. Qu'est-il advenu de ce camion ? Certains internautes disent qu'il serait encore en possession des studios, ce qui est douteux également car aucune photo n'a fuité.
Faux raccord : dans la scène de la seconde station essence, le camion a perdu le couvercle du coffre à batterie, mais ce dernier réapparait dans la minute qui suit. Le camion a du connaître quelques difficultés de démarrage !
Certaines sources font mention d'un quatrième camion, un 281 de 1956. Cela reste sujet à caution, d'autant plus que le 281 est un camion rare, seuls 129 exemplaires furent produits entre 1956 et 1959, tandis que le 351 resta en production de 1954 à 1976.
Epilogue
Duel, dans sa dénonciation de la lutte entre l'homme et la machine, aura fait beaucoup pour la notoriété des Peterbilt 281 et 351. Des camions du même type apparaissent dans Road Movie (1974) de Joseph Strick et Massacre à la Tronçonneuse (1974) de Tobie Hoper. Si Duel est incontournable pour tout amateur de poids lourd, l'histoire incertaine de certains camions du film ajoute une part de mystère.
Le jeu des 7 erreurs
On peut jouer au jeu des sept erreurs pour distinguer le 281 (à gauche) du 351 (à droite). La couleur des ailes diffère. On notera le réservoir peint de la même couleur que le châssis (noir) sur le 351, tandis que le camion original a un réservoir couleur de carrosserie (bronze). Le second camion a des bavettes derrière le tandem arrière. Le monogramme Peterbilt, visible sur la joue de capot du 351 fait défaut au 281. La fixation du climatiseur, derrière la cabine est différente. Globalement, le 351 a une teinte plus sombre, qui tire sur le marron plus que sur le bronze. Le 281 a des traces de saleté au milieu de la porte. Notons aussi, même si ce n'est pas visible sur ces documents que le 351 a une barre pour maintenir les flexibles de couplage à la remorque qu'on ne trouve pas sur le 281.
Post Scriptum : l'histoire du 281
L'entreprise Union Oil a acheté deux Peterbilt 281 en 1957. Ils auraient été livrés en apprêt ou en beige très clair. C'est le concessionnaire Peterbilt de Los Angeles, Motor Truck Distributors qui aurait sous traité à Weld-It la préparation des deux camions en tracteur (c'est sans doute là que fut ajouté le "trainard"). Le camion fut notamment équipé des poignées de capot et du projecteur le long du parebrise. Weld It aurait par ailleurs fourni les citernes, d'un modèle bien différent de celle du film (elle même différente de celle du 351). Les camions n'avaient pas de frein sur les roues avant car la loi ne l'imposait pas et le braquage était meilleur sans. De plus, à l'époque où l'ABS n'existait pas, lors d'un freinage vigoureux, les roues avants pouvaient se bloquer et compromettre la direction. On préférait donc se passer de frein. Les photographies ci-dessous représente un des deux 281, possiblement celui utilisé dans le film. L'image en gros plan a l'insigne intérêt de montrer la livrée bleue et orange d'origine. Le second document représente l'ensemble du camion avec sa citerne originelle, mais les couleurs sont modifiées par la mauvaise conservation du négatif.
Un des deux Peterbilt 281 Union Oil, il porte le projecteur au niveau du parebrise et le miroir sur le capot, ce qui tend à confirmer qu'il s'agirait d'un camion de Duel
Comment ce camion (où son frère) est-il arrivé dans les studios Universal ?
Dans la seconde moitié des années 60, l'un des camions a été vendu à un dénommé Dan Jackson qui travaillait sous contrat pour l'Union Oil. Le 281 avait à l'origine un Cummins NH6B de 250 ch, mais lorsque Jackson l'a acquis, il utilisait un Cummins suralimenté, le premier moteur n'étant pas réputé pour sa fiabilité. Plus tard, le second moteur cassa et fut changé à son tour au profit d'un Caterpillar 1673B de 245 ch, vers 1966-1967. La boîte de vitesses et des éléments de frein et de suspension auraient aussi été changés. Or, Jackson livrait régulièrement du fuel aux studios Universal. On imagine aisément la suite. Universal cherchait un camion et a proposé de l'acheter à Jackson, comme le camion était âgé, l'affaire fut conclue.
En haut, une photographie prise durant le tournage, on y devine, à l'arrière une grue, vraisemblablement venue pour récupérer le Peterbilt après l'accident. En bas, une image tirée du film où l'on voit en arrière plan ladite grue qui serait une P&H430. Encore une erreur de tournage !
Un ancien employé de l'entreprise affirme que l'épave fut ramenée au chantier de Jackson à Carson. Le moteur (que l'on disait pourtant fatigué) et la transmission ont été récupérés, le reste jeté à la ferraille.
Si cette histoire semble vraie, il demeure des questions sans réponse :
-A quel moment le camion fut il repeint en or ? Lors de sa première carrière, la Union Oil, utilisant parfois cette couleur pour certains de ses camions, ou plus tard, lors de la vente à Jacskon ? Ou chez Universal ?
-Quand la citerne d'origine Weld-It a-t-elle cédé la place à celle que l'on voit dans le film, une Industrial Steel Tank & Body ?
-Pourquoi, lors du tournage des scènes additionnelles n'a-t-on pas utilisé le second 281, doublure du premier, plutôt qu'un 351 ?
-Qu'est devenu le 351 ?
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